Treize ans : une brève odyssée (3/5)

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Elle descendit la ville, puis longea la mer, quais touristiques, parades monumentales de rochers tellement réjouis de bleu qu’ils en bavaient de la vague, où des pêcheurs semblaient jouer leur vie dans l’immobilité, comme les dieux ex machina des morceaux choisis. Elle marchait pour ne pas perdre l’odeur de la mer, son ronron devenant feulement quand survenait une rafale, suivait sans se lasser, le long des hangars et des docks, dans une sorte de curiosité joyeuse, la course du soleil au dessus des toits des maisons, au-dessus de l’eau. Que c’était beau, que c’était bon de ne pas penser à l’heure d’après, de ne penser à rien, de voir la liberté sous sa forme la plus bleue, loin des gris énervants où elle était immergée tous les jours, d’ouvrir les narines sur le goudron des bateaux, le sel et l’iode, et elle tapotait L’Odyssée dans sa poche, au tempo de ses pas. Elle partait demander Ulysse en mariage, car Pénélope était sûrement morte depuis longtemps, et ce délire c’était l’autre nom de l’air marin et de la joie.
A un moment, elle vit un pêcheur des rochers jeter un petit poisson, qu’il venait de décrocher, à un chat qui, pour l’attraper, courut et lui coupa le chemin. Elle reconnut alors le jeune chat aux grandes oreilles de l’attroupement du matin où elle s’était fondue, le temps nécessaire pour voir l’auto de ses parents disparaître ; elle s’étonna qu’il l’ait peut-être suivie.
Puis elle n’en douta plus : maintenant il se montrait et ne semblait plus craindre qu’elle le fasse dégager ; il lui emboîta le pas avec son poisson dans la gueule.

Elle arriva aux embarcadères des ferries, il y avait bien des panneaux, ils indiquaient le nom des navires, parfois dans des alphabets indéchiffrables, mais pas leur destination. Un groupe de marins suspicieux l’éjecta au filtre des grilles d’entrée ; elle prétendit en vain qu’elle allait rejoindre ses parents censés plus loin dans la file des voitures en attente de passage, et comme elle la remontait bredouille, un homme lui proposa de monter avec lui et de lui payer la traversée (mais pour où donc ?) ; comme il était jeune et beau elle grogna des excuses et s’éloigna en courant ; il fallait n’avoir affaire à personne, et surtout personne avec qui elle serait tentée de jouer son rôle de fille, de peur qu’il ne lui arrive des bricoles, comme on disait à l’époque de ses treize ans pour parler du désir qui submerge le corps et dérobe la plénitude du consentement de la raison ; cette chose qu’elle ne savait pas nommer et qui l’assujettirait ne lui laissait qu’une solution : la fuite. Et puis à l’évidence, ce type n’était pas Ulysse, tout au plus un prétendant plein de morgue. Elle réalisa une fois seule que le chat n’était plus là, s’en attrista.
Elle renonça donc aux embarcadères et continua, la mer au bout de sa main gauche, parfois étendue pour toucher du bout des doigts l’horizon ; c’était l’hiver et le soleil descendait pâlichon sur la mer.

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Laure-Anne Fillias-Bensussan

Laure-Anne Fillias-Bensussan

Déracinée-enracinée à Marseille, Europe, j'ai un parcours très-très-académique puis très-très-expérimental en linguistique, stylistique, langues anciennes, théâtre, chant, analyse des arts plastiques, et écriture. Sévèrement atteinte de dilettantisme depuis longtemps, j'espère, loin de l'exposition de l'unanimisme des groupes de réseaux, continuer à explorer longtemps la vie réelle et la langue, les langues. Reste que je suis constante dans le désir de partager, écouter, transmettre un peu de l'humain incarné au monde par l'écriture ; la mienne, je ne la veux ni arme militante, ni exercice de consolation, mais mise en évidence de fratersororité. J'ai publié deux recueils de poèmes, écrit une adaptation théâtrale, participé à la rédaction de nombreux Cahiers de l'Artothèque Antonin Artaud pour des monographies d'artistes contemporains ; je collabore aussi avec la revue d'écritures Filigranes. - En cours : deux projets de recueils de courtes fictions, et d'un recueil de poèmes.

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