Réfugiée syrienne de vingt-sept ans, Yara al-Hasbani danse.

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Être une exilée

Quand j’étais petite à Damas, mon père m’a dit un jour: « Tu seras une danseuse. » Mon père travaillait dans l’entreprise publique du téléphone. Il aimait le théâtre et les danses traditionnelles. Il avait remarqué que j’avais des qualités physiques comme la souplesse, la force, l’endurance, la vivacité, et il trouvait qu’elles étaient au-dessus de la moyenne. Il m’a montré des photographies qu’il possédait : j’ai vu une danseuse portée par un danseur qui allumait la flamme olympique habillée comme pour le Lac des Cygnes. Et quand le premier cours de danse s’est ouvert dans la banlieue où nous habitions, il m’a inscrite. J’étais l’une des premières élèves à s’inscrire, j’avais onze ans. Comme je réussissais bien, que je faisais bien le grand écart, et que cela me plaisait, un jour il m’a dit : «Quand tu seras grande, tu seras danseuse. »

En Syrie, à cause de la guerre, beaucoup de gens quittaient leur village ou leur ville pour venir se réfugier à Damas, où il y avait peu de bombardements, mais ces gens se retrouvaient sans travail, ni toit, ni nourriture. Alors, mon père a créé une association en 2012 pour leur venir en aide, pas une association officielle mais un groupe de personnes qui voulaient aider ceux qui avaient tout perdu. Finalement, en 2014, il a été arrêté par l’armée. Au bout de trois semaines de détention, l’armée a appelé la mairie de notre banlieue pour dire qu’il était mort. Dans les jours qui ont suivi, j’ai reçu des coups de téléphone. Un homme me disait: « Tu es la prochaine ! » En 2013, ma grande sœur qui aidait mon père dans l’association était passée en Turquie. Je l’ai rejointe. Fin 2014, ma mère et mon petit frère nous ont rejointes.

Là-bas, au bout de quelques mois, nous avons obtenu l’autorisation de venir en France où nous avions des amis syriens. En Turquie, nous étions à Istanbul. Comme j’étais désespérée et que j’avais l’impression que mon cœur allait éclater, j’allais dans les parcs, je me mettais dans un coin à l’écart, et je dansais en écoutant une musique faite exprès pour les exercices de danse, que j’avais sur mon téléphone. Je faisais des mouvements pour faire sortir mon désespoir de mon cœur. Cela réussissait assez bien pour un petit moment, parce que quand je danse, je sens le regard de mon père sur moi, et je sens qu’il est content que je continue à danser. C’est comme s’il me disait : « Quand tu as mal, danse, et ça ira mieux. » Alors, c’est ce que je faisais et que je continue à faire.

En France, nous étions à La Rochelle, où j’ai pris des cours de danse classique, jazz et contemporaine. Et puis, en 2016, je suis parti à Paris pour jouer dans une pièce de théâtre qui parlait de réfugiés et qui était jouée par des réfugiés. A Paris, j’ai découvert l’association Pierre Claver, qui vient en aide aux réfugiés en leur donnant des cours de français et en les aidant dans leurs démarches pour trouver du travail. J’ai aussi découvert l’a.a.-e, l’Association des Artistes en Exil, grâce à laquelle j’ai rencontré d’autres artistes et qui m’a donné accès à une salle où je pouvais faire ma danse. Comprenez-moi bien : je ne voulais pas quitter mon pays mais j’y ai été obligée parce que ma vie était menacée. Je ne suis pas une émigrée, non, je suis une exilée.

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Danser

Depuis le début de mon exil, j’avais en tête l’idée d’une chorégraphie, que j’ai réalisée en 2017 quand j’ai eu un lieu pour danser. J’ai nommé cette chorégraphie Unstoppable* : j’y racontais ma vie. Elle comprend quatre parties. Les trois premières se font sans musique.

D’abord, il y a les hésitations avant l’exil, que je montre en me tournant vers une structure métallique qui symbolise une porte, et en lui tournant le dos ; et je franchis cette porte contre ma volonté propre : je m’y accroche et reste suspendue, me balançant entre l’espace dans mon dos, d’où je viens, et celui devant moi où je vais aller ; puis j’agite les jambes comme si je me débattais, et je me lance en avant.

Ensuite, c’est un choc, l’entrée dans une autre vie. Accroupie au sol je me protège la tête. Parfois, je me redresse mais je ne réussis à rester debout, je retombe. Finalement, grâce à la danse, je trouve un certain équilibre, je peux rester dressée, tourner sur moi, faire des gestes de défi avec mes bras.
Puis, je prends conscience que je suis prise dans des conditions de vie qui sont comme une mécanique, et que je suis séparée des autres autour de moi : accroupie au sol, je fais des gestes d’un côté et de l’autre, comme des appels vers les gens, mais ceux-ci ne font pas attention à moi et ne me comprennent pas. Cela ne peut pas continuer, je tente de réagir par la danse qui devient un combat contre tout ce qui m’étouffe. Je suis presque vaincue mais je résiste, me relève, pousse un cri silencieux qui sort du plus profond de moi.

Là enfin, je me sens libérée et je décide de réagir, de survivre, ce qui veut dire exister quand même, danser ma danse malgré toutes les difficultés. C’est à ce moment seulement que la musique se fait entendre, c’est une musique d’aujourd’hui un peu arabesque. Alors, il y a comme un moment de théâtre : je me coiffe, me fais les yeux, enfile une jupe. Je ne subis plus, je reprends complètement possession de mon corps. Je marche comme une reine, la tête haute et le regard assuré. Je passe de nouveau la porte mais volontairement cette fois-ci pour rentrer dans un monde où j’ose m’affirmer. Dans mes mouvements, il y a maintenant un souvenir des danses traditionnelles que mon père aimait, un souvenir de la Syrie, d’où je viens, que je porte en moi et avec laquelle je danse ici en France. Je danse, et mon père me regarde. J’existe.

Cette chorégraphie, maintenant, je veux la reprendre et la modifier pour qu’elle soit interprétée par dix danseurs, qui tous auront connu le déracinement et l’exil. J’évolue et ma chorégraphie doit aussi évoluer.

*Vidéo, 7e minute,  Unstoppable

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Un projet qui me tient à cœur

Maintenant, si je regarde l’avenir, je vois deux projets. D’une part, je veux passer un diplôme qui me permettra d’enseigner la danse, en particulier à des enfants. Cela, c’est pour l’an prochain. D’autre part, et c’est quelque chose qui me tient à cœur, je veux faire danser le Lac des Cygnes -qui est le ballet par excellence, celui que tout le monde connaît- à des garçons et à des filles de huit à treize ans qui vivent dans un camp de réfugiés à Zaatari* près de la frontière avec la Syrie, en Jordanie. Nous danserions sur une scène installée dans le désert en direction de la Syrie avec des gens du camp pour public, en particulier les parents des danseurs.

Grâce à l’association Pierre Claver, j’ai reçu l’appui de l’UNICEF. J’ai pu former une équipe composée d’une assistante, d’un caméraman et d’un réalisateur pour tourner un documentaire. Tous les trois sont français, ont un passeport et peuvent entrer en Jordanie. Mais, moi, non, car étant syrienne, je ne possède qu’un laisser-passer, que je ne peux pas utiliser pour franchir la frontière jordanienne… Mon équipe m’a dit que je pouvais la diriger par téléphone et par ordinateur depuis la France… Mais, je ne veux pas, je veux y aller ! J’avais prévu de répéter deux mois cet été avec ces enfants, tous non danseurs, puis de donner le spectacle.

*Selon Wikipédia, en 2017, ce camp comptait 15 000 jeunes dont 20% avaient moins de 5 ans. Chaque semaine 80 enfants y naissaient. (Source : documentaire sur Arte, Zaatari, survivre en camp de réfugiés, par Paschoal Zamora)

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L’espace de la danse

 

«Tu seras une danseuse » avait dit mon père.

 

La mort de mon père a creusé un trou

dans ma vie. Ce vide,

immense, en moi,

c’est là que je danse, l’espace de ma danse,

immense,

car, on danse d’abord en soi

avant de danser au dehors.

Oui, je danse et rien ne m’arrêtera,

je suis instoppable.

 

Et sur moi danse le regard de mon père…

 

Yara al-Hasbani danse : ici.

 

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