Retour à la culture du beau

Mimmo Sorrentino
Théâtre contemporain vivant

Mimmo Sorrentino

Dramaturge et réalisateur

Sa méthode de travail s’inspire d’une méthode propre aux sciences sociales : « l’observation participative », elle a fait l’objet d’études et de thèses dans les universités italiennes et européennes. Mimmo Sorrentino a enseigné en tant que professeur de théâtre à l’école Paolo Grassi de Milan.
Sur sa méthode, il a publié le livre “Teatro partecipato” publié par Titivillus. En 2014, il a dirigé sa propre chronique de théâtre pendant 24 semaines dans le programme radio de Radio TRE Piazza Verdi.
Ses maîtres sont Norberto Bobbio, Danilo Dolci, Italo Mancini. Dans ses travaux, il utilise souvent les conseils de scientifiques tels que le professeur Vittorino Andreoli et le professeur Piergiorgio Odifreddi.

De la cage à la scène

De la cage à la scène
MB : Depuis 2012 tu vis une aventure artistique et humaine hors du commun dans la prison de haute sécurité de la ville de Vigevano. Tu formes des détenues de la Mafia à devenir actrices. A ce propos tu as écrit : “Cela passe au travers de la littérature hyperréaliste (…) j’ai produit de la poésie. C’est la douleur des femmes Caina dont personne ne sait rien”. Tu parles de Mafia contre culture du beau, pour toi la Mafia a-t-elle tué la beauté en elles ?

Mimmo Sorrentino : La Mafia ne tue pas la beauté pour la simple raison que la beauté ne se laisse tuer par personne. La beauté est dans les yeux de chacun. La Mafia interdit aux personnes de regarder la beauté dans les yeux comme elle soudoie quiconque voudrait parler son langage. Elle l’exclut tout bonnement de tout contexte d’agissement. Elle la stérilise froidement. Mais la culture de la beauté est prête à réapparaître dès que vous donnez la possibilité à un être d’ouvrir les yeux, y compris les femmes et les hommes de la Mafia que j’ai rencontrés en prison. Ces personnes, à cause de leurs milieux familiaux et environnementaux, n’ont pas reconnu de beauté autour d’eux. En prison, lieu de répression, nous offrons soudain le paradoxe d’une culture du beau possible ; un processus d’émancipation virtuose en jaillit.

Culture du beau théâtre vivant contemporain
MB : L’argument de ces femmes c’est qu’une mère a un jour dit : “ je veux que ma fille reste loin du système carcéral”.

Mimmo Sorrentino : Cette mère a prononcé cette parole dans le but qu’un même destin ne marque pas enfants et géniteurs. C’est-à-dire que cet horrible choix de vie, ne soit pas celui de leurs filles, qu’elles aient au moins le temps de se racheter… Pour ces femmes, mais aussi concernant les pères que j’ai rencontrés à la prison d’Asti, le théâtre reste un moyen pour eux que leurs fils ne connaissent pas prison, délinquance, ni encore cette facilité au meurtre qui n’est qu’un moyen de se voir dans le miroir sans avoir à être terrifié par l’image qu’il renvoie alors. Ils désirent une dignité de vie là où la vie a pourtant si souvent déjà abdiqué. Sauver leurs fils est un moyen pour eux de retrouver une paix intérieure. Ce qui est d’autant plus important et révolutionnaire que dans la culture mafieuse, les enfants, comme ça se passe pour les entreprises économiques, sont enrôlés dans le système criminel des pères. En un certain sens, leur seul orgueil, c’est que leurs fils deviennent « patrons ». Je voulais dire, qu’il n’était pas du tout évident que ces femmes et ces hommes agissent à travers le théâtre de manière à dire à leurs propres enfants : “Ne faites pas ce que nous avons fait !”.

Culture du beau théâtre vivant contemporain
MB : Le 4 mars 2016, environ un an après ses débuts, « L’infanzia dell’alta sicurezza » a quitté la prison afin de se produire sur scène trois fois le même jour à l’Université de Milan. Comment as-tu gagné cette bataille ?

Mimmo Sorrentino : Ce n’est pas une bataille, mais un labeur. J’avais beaucoup œuvré afin d’obtenir la venue, lors de l’une de nos représentations en prison, du professeur Nando Dalla Chiesa, non seulement en sa qualité d’expert majeur en matière de crime organisé, mais aussi parce c’est le fils du général Alberto Dalla Chiesa, lequel a été assassiné par la Mafia. Je crois qu’à toute personne travaillant avec les détenues, si l’art qu’elle dispense, comme dans notre cas, a un impact qui va au-delà de la réhabilitation, se pose alors immanquablement le problème de la prison ; pourquoi la prison ? Obtenir le point de vue favorable d’une personne pourtant victime, était pour nous la condition sine qua non de la sortie de notre pièce de théâtre hors des murs de la prison. Le professeur Dalla Chiesa, à l’issue de cette belle rencontre, nous a invité en personne à représenter notre pièce de théâtre à l’Université de Milan. Nous avons donc travaillé avec les magistrats de surveillance afin de délivrer des autorisations. Être une femme condamnée pour appartenance au crime organisé entraîne un régime carcéral plus restrictif. Pour prendre un exemple, les détenues de Haute Sécurité pour appartenance au crime organisé n’ont pas droit à la prime de travail. Les magistrats, très prévoyants, ont alors su utiliser les permissions de sortie avec escorte généralement réservées aux accompagnements pour un deuil. Comme les magistrats en sont venus à spécifier que le théâtre était nécessaire aux personnes ayant appartenu au crime organisé, ils ont donc fait également en sorte de lever les empêchements à cette pratique.

Culture du beau théâtre vivant contemporain
Elèves de l’école Paolo Grassi de Milan jouant avec les détenues
MB : Une des détenues que tu as formée en tant qu’actrice, Margharita Cau, est maintenant libre. Parle-moi de toute la différence que cela fait.

Mimmo Sorrentino : Elle travaille. Elle est employée. Quand elle peut, elle joue en tant qu’actrice. Si vous n’êtes pas déjà établi en professionnel au théâtre, vous ne pouvez pas escompter en obtenir des revenus suffisants pour subvenir à votre quotidien. Margharita Cau ne vit plus dans la région où elle a participé au crime organisé. Elle est sortie de la logique criminelle. Ses enfants sont avec elle. Je dirai que c’est une grande et belle histoire.

MB : Quel est le meilleur moyen de trouver des moyens financiers surtout lorsqu’il s’agit de problèmes vitaux en art ?

Mimmo Sorrentino : Nous vivons dans une société où nous avons du mal à garer notre voiture, a contrario c’est encore plus difficile de faire du théâtre. Je défends donc une cause indéfendable dans un monde où rien ne nous est dû, et où nul n’est irremplaçable. Cette lucidité, vitale dans tous les domaines qui demandent des moyens financiers, porte mon action. Mais je le répète, mon attitude plutôt laïque, que victimisante, me permet de financer un théâtre nécessaire.

 

6 Commentaires

  • Pierre Hélène-Scande dit :

    L’art contre le crime: belles et intéressantes expérience et pratique du théâtre.

    • Bal dit :

      Oui Pierre,
      Je dirais même pour aller plus loin, qu’il s’agit de la culture du beau contre la culture du crime.
      C’est un labeur sublime qui demande pour l’acteur de cette expérience, Mimmo Sorrentino, ainsi que pour ceux qui participent à cette action artistique unique, un dévouement qui ne tombe pas sous le sens, comme il le souligne d’ailleurs lui-même concernant le désir de changer, chez un homme héritier d’un système malveillant, mais gagnant à ses yeux comme à ceux de « son clan ».

  • Ariane dit :

    Très fort, très revigorant. C’est une expérience magnifique et encourageante. Merci de nous la faire découvrir !

  • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

    Très belle démarche. Cela me fait penser au travail en prison des frères Taviani qui a produit le très beau film Cesare deve morire .
    Je serais curieuse d’en savoir plus, côté « cuisine » (et pas seulement côté objectifs du projet et résultats): par quels chemins de création, par quels paliers le metteur en scène, ses acteurs et les détenues sont-ils passés pour franchir cette immense montagne de déterminisme criminel, et de valeurs claniques ? Avez-vous accès à la possibilité d’une suite de l’interview?
    Par ailleurs, y a t-il une captation de tout ou partie de la pièce ?(pour goûter le plat lui-même)

    • Bal dit :

      Merci à vous pour cet intérêt que vous portez au théâtre magnifique et à la démarche sublime de Mimmo Sorrentino. J’apprends ici le nom d’un film « Cesare deve morire » que je ne connais pas, je me renseigne donc au plus vite.
      J’ai bien des écrits sur le sujet qui est d’ailleurs mon préféré, donc, si vous souhaitez en savoir davantage je vous conseille de demander mon e-mail au directeur de la revue, ici ce serait vraiment trop long à publier en commentaire, d’autant plus que pour des raisons de doublon le directeur de la revue ne souhaite pas que je publie ici d’autres articles sur le sujet.
      À très bientôt donc par message privé comme on dit aujourd’hui 😉 avec très grand plaisir.
      Marie

Laisser un Commentaire