1 Un incipit qui m’a marquée
« À dix heures quarante-cinq, le 12 août 2022, par un vendredi matin ensoleillé dans le nord de l’État de New York, j’ai été attaqué et j’ai failli être assassiné par un jeune homme armé d’un couteau juste après être monté sur scène dans l’amphithéâtre de Chautauqua pour y parler de l’importance de préserver la sécurité des écrivains. »
(Salman Rushdie Le couteau. Réflexions suite à une tentative d’assassinat. Gallimard 2024)
Un incipit de style soldatesque, dirait Montaigne, qui va droit au but. De fait, le livre déroule faits, pensées, dialogues, comme on rédigerait un bulletin de campagne.
Il s’agit bien du journal d’une guerre, guerre défensive menée contre la douleur, le découragement, l’amertume, le ressentiment envers celui qu’il nomme A., son agresseur presque assassin.
Rushdie rend hommage à tous ses alliés dans cette guerre (soignants, proches, amis écrivains et autres, politiques courageux – oui oui ça existe) rappelant au fil des pages qu’elle n’est pas la sienne seulement. Qu’elle est menée par tous ceux, celles, qui refusent les idéologies mortifères, religieuses ou pas (belles pages en hommage à Milan Kundera), qui oeuvrent à la défense d’un humanisme laïc et universaliste. Et qui parfois y laissent leur vie, ayant moins de chance que lui.
J’avoue que je n’avais jusqu’à présent rien réussi à lire de Rushdie : le style trop foisonnant à mon goût, pour ne pas dire alambiqué, ses sujets peut être, du moins leur mode de traitement tournant autour du mythe. Cela ne me parlait pas beaucoup.
Mais dans ce livre j’ai rencontré un homme au fond très simple (contrairement à mon préjugé), en qui brille, dirait encore Montaigne, une splendeur de liberté, un homme animé d’un solide amour de la vie (et pas seulement la sienne voir l’étonnant dialogue imaginaire avec A).
Il dit sans se payer de mots, s’expose (corps, affects, psychisme) sur un mode factuel et avec un humour signant la volonté de prise de distance avec cet événement hautement traumatique.
Ainsi se transforme l’élément d’une existence personnelle en une méditation existentielle à l’usage de tous. En une prophétie de vie et de joie, proclamée au nez et à la barbe des prophètes de malheur et de mort.
2 Incipit d’une histoire à moi
« Cette nuit j’avais les cheveux tout blancs. C’était pas un rêve angoissant, mais je sentais que c’était comment dire déplacé. Oui voilà déplacé ». Elle secoua la tête pour appuyer sa déclaration. Non, ils avaient beau baigner dedans, c’était pas encore le moment pour eux. Déplacé. Il y a un temps pour tout, et eux ils avaient encore le temps. Pour ça.
Avant de commencer son marathon quotidien, Agathe prenait le café avec ceux de l’équipe de nuit. Elle suçotait le sucre qu’elle avait trempé dans le liquide très noir. Joseph passa la main dans sa crinière : « Moi l’autre jour j’en ai trouvé un, de cheveu blanc. Ça vient plus vite que tu crois. C’est déjà là, tu sais. »
Début d’une nouvelle pseudo-policière écrite il y a 20 ans, Le Cri des paons. Elle se passe dans un EHPAD que je fréquentais régulièrement à l’époque. J’y ai imaginé une histoire où la mort survient, ce qui n’est pas surprenant. Sauf que, comme dit la chanson, Le sort tomba sur le plus jeune.
3 Des commencements
« Ce n’est pas la fin, ce n’est même pas le commencement de la fin, mais c’est, peut être, la fin du commencement. » Winston Churchill. Discours 10 novembre 1942 (victoire d’El Alamein).
Indépendamment du contexte historique et du talent rhétorique de ce bon vieux Winston, cette phrase m’interroge sur la zone mouvante entre commencement et fin, la réversibilité inhérente à leur rapport.
« Ça commence à bien faire. » Phrase ordinaire des agacements en tout genre. J’entends s’y télescoper deux sens de « bien » . Et je me dis : oui, commencer enfin à bien faire (en tous cas un peu mieux) dans ce monde qui ne va pas bien. Ça commence ? Commençons, nous.
« L’enfance, je crois que c’est la meilleure période de la vie : les enfants sont libres » dit-elle depuis ses 9 ans à mes 70 ans passés.
(Certes propos d’enfant heureuse, et je n’ignore pas – elle non plus – l’enfance bafouée, l’enfance saccagée d’enfants esclaves de mafias, milices, entreprises, réseaux de prostitution …).
Je lui fais préciser, et elle m’explique (avec ses mots bien sûr) : les enfants, s’ils ont la chance d’être dispensés de la lourdeur des contingences matérielles (genre gagner sa vie, gérer la complexité des relations sociales etc.) peuvent être pleinement ouverts à chaque moment, dans une liberté créatrice.
Les enfants sont libres. Bonne nouvelle, pas pour eux seulement. Si l’on en croit Papa Freud pour qui l’enfant est le père de l’homme, à tout âge il est possible de se ressaisir de cette liberté des commencements.
