de voir où se niche la démagogie !…

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Vous souvenez-vous ? Avant le « en même temps » de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron – cette locution adverbiale qui prétend mettre à plat la complexité du monde et en résoudre tous les problèmes en faisant coexister, cohabiter les contraires dans une simultanéité ininterrogée – il y a eu le « quand même » de Nicolas Sarkozy. Souvenez-vous :

C’est quand même invraisemblable qu’on interdise aux gens qui veulent gagner plus de pouvoir travailler davantage. (QUESTION OUVERTE – France 2 – 18 avril 2007)

C’est quand même parfaitement anormal qu’une voiture propre coûte davantage d’argent, qu’une voiture qui pollue. (A vous de juger – France 2 – 26 avril 2007)

C’est quand même extravagant de se dire qu’on travaille toute sa vie, qu’on paye des impôts sur ce qu’on a gagné, qu’on paye des impôts sur ce qu’on achète, et en plus on considère normal de payer des impôts quand on passe ce qui a été purgé par l’impôt en quelque sorte, de la génération des parents à la génération des enfants. (A vous de juger – France 2 – 30 novembre 2006)

A quoi tient la force de persuasion de ces énoncés qui portent les fausses évidences d’un discours électoral ? Est-ce à la force de conviction du locuteur ?

En partie, sans doute, mais pas uniquement ; car comment celle-ci résisterait-elle à la transcription de l’oral vers l’écrit ?

Il nous faut donc examiner la fabrique de ces énoncés (qui étaient tout sauf spontanés), décortiquer les moindres détails de leur construction. Travail typique de linguiste où l’on s’aperçoit vite que tous ces exemples (et des dizaines d’autres semblables) sont bâtis sur le même modèle : la locution adverbiale quand même y est introduite par le présentatif c’est qui met sous focus le jugement exprimé, lequel est résumé par un adjectif dépréciatif très fort (extravagant, invraisemblable, parfaitement anormal).

Donc mise en lumière d’une qualification qui discrédite, de manière relativement expéditive, une situation ou un point de vue. Voilà qui est on ne peut plus simple et clair. Mais que vient donc faire le quand même dans ce contexte ? Les adjectifs péjoratifs ne suffisent-ils pas à dénoncer et à condamner ?

Que veut dire exactement quand même ? Vous êtes-vous déjà posé la question ? Pour y répondre, je vous propose un petit détour par un exemple littéraire qui, à mes yeux, vaut toutes les leçons de grammaire. Le voici :

Ce qui est bien aussi, ce sont les guêpes. […] Lalla les aime bien […]. Quelquefois l’une d’entre elles la pique au cou ou sur le bras, et ça fait une brûlure qui dure plusieurs heures. Mais ça ne fait rien. Lalla aime bien les guêpes quand même. (Le Clézio, Désert)

La progression argumentative est la suivante :

  1. Lalla aime bien les guêpes : première assertion (p), posée ;
  2. Quelquefois, l’une d’entre elles la pique au cou ou au bras, et ça fait une brûlure […] : parcours de circonstances temporellement situées (quelquefois), qui argumentent dans un sens contraire à p ;
  3. Mais ça ne fait rien : élimination de ces obstacles à p, de leur importance et d’une possible orientation vers non-p (finalement Lalla n’aimerait pas les guêpes) ;
  4. Lalla aime bien les guêpes quand même : nouvelle assertion de p, absolument à l’identique de la première, à l’exception de l’ajout de quand même.

Quand même, locution composée

– d’un adverbe temporel indéfini qui, comme tous les indéfinis, permet de parcourir un ensemble d’occurrences – un ensemble de circonstances temporellement situées pour quand, un ensemble d’individus pour qui, un ensemble de choses pour quoi, un ensemble de lieux pour où : n’importe quand, di quando in quando (it.) « de temps en temps » ; n’importe qui, qui que ce soit ; n’importe quoi, quoi que ce soit ; n’importe où, où que ce soit.

– d’un adverbe exprimant l’identité, ou plus exactement l’identification d’une entité à une autre préalablement posée et définie.

Donc, dans la narration de Le Clézio, quand même résume la logique argumentative que j’ai schématisée ci-dessus : quand évoque le parcours de circonstances défavorables à p (les multiples piqûres), même souligne que, en dépit de ces circonstances, la première assertion peut être reprise à l’identique (Lalla aime bien les guêpes).

Revenons aux interviews de Nicolas Sarkozy. Même en les relisant dans leur entier, on y cherche en vain la première assertion p et l’expression des arguments contraires à p. Les deux premières étapes argumentatives liées à quand même sont occultées. Ne reste que la dernière, celle de la reprise à l’identique d’une assertion initiale en dépit des arguments allant à son encontre.

Il y a donc reprise à l’identique d’un non-dit (même) : l’effet produit sur l’auditoire est celui d’un jugement qui arrive enfin à s’exprimer, en s’affichant comme exactement identique à un avis qui était latent mais que l’on taisait (devait taire ?). Le candidat est celui qui a le courage de poser ce jugement sur la scène politique, de le donner à entendre et, ainsi, de devenir le porte-voix d’un certain nombre de citoyens (et électeurs) qui ne s’autorisaient pas à l’exprimer. Et pourquoi ne pouvaient-ils pas l’exprimer ? Parce qu’un politiquement correct s’imposait, porté par des gens qui méprisent et occultent les raisonnements de simple bon sens du peuple. Le candidat Sarkozy se démarque de ces gens-là.

Et il y a élimination d’un ensemble d’arguments contraires non listés, non détaillés (quand) : le parcours des propositions contraires étant totalement implicité, l’ensemble des argumentations adverses se trouve balayé d’un revers de main, sans débat possible. La complexité du sujet est éliminée.

Et voilà comment une simple locution adverbiale banale, quand même, exprime la force de l’évidence bafouée par la doxa dominante et transforme son énonciateur en représentant décomplexé de la vox populi.

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(Photo de Kevin Malik, Pexels)

Sylvie Mellet

Sylvie Mellet

Retraitée du CNRS où je menais des recherches en linguistique, je consacre désormais une large part de mon temps au taï chi, au yoga, à la randonnée, à la lecture et l'écriture. J'aime marcher sur les chemins en étant à l'écoute des oiseaux, des arbres, du vent et de la lumière, de la vie de la nature et j'aime que les pas fassent naître des mots et que les mots rythment mes pas.

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