« Le rire (risus), tout comme la plaisanterie (jocus), est pure joie. (…) En quoi est-il plus convenable d’éteindre la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? »  (scolie corollaire 2 prop. 45 part. 4)

« Est-il convenable » traduit le latin decet. Une traduction qui tire le mot vers la notion de politiquement correct. Il me semble que Spinoza se place plutôt dans une perspective que je qualifierais de médicale, thérapeutique.

Dans l’ordre des besoins vitaux, la fuite de la tristesse et de l’humeur noire (= mélancolie) est à mettre sur le même plan que l’évitement de l’inanition. Le rire est nourriture de la joie psychique, comme le pain est celle du corps. Et à ce titre aussi nécessaire.

Rien de plus raisonnable que rire. Raison comme rire étant propres à humaniser l’être humain.

Le rire mène à un affect déjà rencontré, une des formes de joie (cf 11/24) que Spinoza nomme hilaritas (allégresse dit ma traduction). La joie qui provoque une expansion de l’être. C’est elle que Spinoza met en regard de la mélancolie dans sa classification des affects.

Dans chacune des deux colonnes : joie/tristesse, il établit différentes nuances de ces affects selon qu’il les rapporte plutôt au corps ou à l’esprit, et selon leur périmètre d’action, leur prégnance dans l’individu qui les éprouve.

« L’affect de joie, quand il se rapporte à la fois à l’esprit et au corps, je l’appelle chatouillement (titillatio) ou allégresse (hilaritas) ; et celui de tristesse, douleur ou mélancolie.

Mais il faut que noter que titillatio et dolor se rapportent à l’homme quand une de ses parties est affectée plus que les autres, tandis qu’hilaritas et melancholia s’y rapportent quand toutes sont affectées à égalité. » (scolie prop. 11 part. 3)

L’allégresse comme la mélancolie sont des affects pareillement tsunamiques, de puissantes vagues qui emportent, dont on ressent l’imprégnation jusqu’à la moelle des os.

Énergie de l’allégresse : faire une chose (ce peut être une fête, mais aussi un travail, une création) durant un temps indéfini, ad libitum, sans ressentir la fatigue, parce qu’on y est bien, et partager ce bonheur avec d’autres.

Dévitalisation au contraire de la mélancolie, tête vide, muscles atones. Se traîner d’un jour, d’une heure à l’autre, prisonnier du cercle vicieux de la solitude qui désole et de la désolation qui isole.

Le conatus conseille donc de fuir la seconde et de chercher la première.

« Il n’y a assurément qu’une torve et triste superstition pour interdire qu’on se délecte (…) Il est d’un homme* sage de se refaire et recréer en usant de l’agrément des plantes vertes, de la parure, de la musique, des jeux et exercices du corps, des théâtres et autres choses de ce genre, dont chacun peut user sans aucun dommage pour autrui. »

*Spinoza dit-il ici vir (et non homo) pour signifier que ces plaisirs « futiles » ne sont pas seulement pour les écervelées style Melle Vanden Enden, mais aussi pour les hommes les vrais, et même que c’est une bonne façon pour eux d’être (enfin) sages ?

Ou le dit-il simplement par (inconscient) machisme, la sagesse n’étant de toute façon pas l’affaire des femmes ?

Dans ce cas encore une bonne raison de rire.

Photo par MLWatts — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=46079100

 

7 Commentaires

  • Pierre Hélène-Scande dit :

    Solitude qui désole et désolation qui isole, c’est une belle formule, Ariane.

  • Ariane dit :

    C’est vrai ça, une formule : le mode mélancolique serait une formule anti-magique, contre la magie de la vie.

  • Des plantes vertes comme la langue
    De la parure issue du Cosmos
    De la musique « avant toute chose »
    Des jeux où « Je » s’oublie et se Recrée
    le Corps exerçant son Esprit
    Et du théâtre où l’on n’est jamais
    Roi sans son clown
    Et autres choses de ce genre
    Dont le rire se fond dans le mot
    Écrire…

    • Pierre Hélène-Scande dit :

      Oui, ranger la poésie dans les « autres choses de ce genre », celles qui sont « sans dommage pour autrui ».

  • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

    Autre hypothèse pour le choix de « vir » par cet homme sympathique, dont la biographie ne laisse néanmoins pas transparaître beaucoup de commerce avec la gent féminine, à part la gamelle Vanden Enden, ne pas parler de ce qu’il ne connaît pas ? Ou donner en urgence la prescription là d’où il voit le mal partir : aux peine-à-jouir de tous les pays, dont il a dû croiser quelques intéressants spécimens dans le sien, cultivant leur bile noire et l’imposant ou l’instillant à leurs dames et à leur descendance, par menace ou par contagion…peut-être sent-il d’instinct que la puissance virile est une source majeure de la mélancolie générale…Et son propos est propre à regonfler tous les conatus de bonne volonté…(ceci dit sans malice, bien sûr, ad maximam hilaritatem hominis…)

    • Pierre Hélène-Scande dit :

      « … la puissance virile est une source majeure de la mélancolie générale » : propos qui se propose donc d’ébaucher une nouvelle virilité, une « sans aucun dommage pour autrui » comme le dit Baruch.

      • Ariane dit :

        Je souscris à tous ces commentaires fort inspirés. Oui cette virilité peine à jouir, méprisant la vie cette belle fragile, et source d’interminables dégâts (que d’exemples actuels). Heureusement que pointent les nouvelles virilités …
        Et puis je crois que je vais adopter pour devise « Jamais roi sans son clown, AMHH ! »

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