Lettre à Thomas Bernhard, auteur de Des arbres à abattre (une irritation),

 

Cher Thomas,

Je me permets de t’appeler Thomas ne sachant pas vraiment dans cette lettre si je m’adresse au narrateur ou à l’auteur du roman. Le patronyme Bernhard me ferait pencher vers l’auteur, le narrateur, lui, étant anonyme. Thomas me parait un bon compromis.

J’en viens à l’essentiel de mon courrier Thomas, donc, j’aimerais des précisions sur ta conduite le jour de la mort de ta meilleure amie Joanna. Pourquoi alors que tu arpentais le Graben à Vienne pour faire ton deuil de celle que tu as aimée, as-tu accepté l’invitation de tes pires ennemis les Auerbergers, ces oiseaux de mauvais augure, ces créatures répugnantes qui t’ont démoli et qui provoquent aujourd’hui ton ire, ta fantasque « irritation ». Ces gens que tu avais choisi de ne plus fréquenter depuis 20 ans voilà que tu vas chez eux pour un diner artistique que tu juges abject. As-tu voulu toucher du doigt cette abjection comme Saint Thomas, Thomas ? Comme si tu avais besoin d’une nouvelle preuve tangible de la nocivité de ces gens. Explique moi pourquoi tu as fait ce choix que rien ne t’obligeait à faire. C’est vrai, ils ont procédé par traitrise sur la Graben alors que tu te promenais pour évacuer le choc que tu venais de recevoir. On peut penser que ce deuil que tu venais d’apprendre t’avait rendu vulnérable et que tu as voulu peut être t’imposer cette cruelle épreuve, ce chemin de croix, en sacrifice à Joanna que tu aimais. Mais cela ne me satisfait qu’à moitié.

La réponse est peut être dans l’importance que tu accordes au fauteuil à oreilles qui revient de façon lancinante à toutes les pages de ton roman. Ce fauteuil, tu n’arrêtes pas d’y faire allusion, Thomas, au point qu’on se demande ce qui motive ce leitmotiv. Il occupe une place disproportionnée dans ton récit et sans doute dans la maison des Auerbergers, dans leur horrible appartement de la Gentzgasse. Mais tu ne nous dis rien de ce meuble, Thomas, tu signales simplement sa présence avec une formule qui devient vite litanique : « Pensai-je dans le fauteuil à oreilles ». Tu ne nous indiques pas de quel style il est, si ce fauteuil des Auerbergers est une bergère, si c’est un modèle à capiton, s’il est tapissé en toile claire ou en carreau vichy, en motif à fleurs, à rayures, s’il est en soie, en velours, ou en cuir capitonné. Tu ne nous parles ni de son assise ni de ses coussins. Tu ne nous dis pas s’il est confortable, ce fauteuil, comme il se doit avec ses oreilles qui permettent en principe de reposer la tête. Quoique je me demande si ta tête était souvent au repos dans cette soirée exécrable. En un mot, tu ne le décris pas ce fauteuil alors qu’il n’est pas loin d’être le personnage principal de cette histoire. Tu me dis que c’est au lecteur de faire ce travail d’accord mais je trouve que tu exagères un peu.

Une chose est sûre cependant c’est que ce fauteuil a quelque chose de mortifère. Tu te rappelles peut être que c’est dans ce type de fauteuil, comme celui des Auerbergers, qu’est mort Molière lors d’une représentation du Malade Imaginaire, alors ce fauteuil c’est aussi une sorte de cercueil, la rime n’y est pas pour rien, non ? Toi tu n’es pas malade, Thomas, ou alors malade des nerfs comme on dit. Prodigieusement irrité.

Je pense à un autre fauteuil qui trônait dans la salle à manger de mon grand père assez colérique comme toi, Thomas. Plutôt Voltaire, le fauteuil et sans oreilles. Mon grand père en a eu assez que sa femme lui reproche de froisser le napperon qui se trouvait sur son assise. Un jour, lorsqu’elle lui a fait son habituelle remarque incendiaire concernant le bout de tissu, son sang n’a fait qu’un tour. Il a trainé le meuble dans le jardin, l’a fracassé à coups de hache et l’a brulé. Tu vois Thomas dans mon souvenir ce n’est pas un arbre qui est abattu simplement un fauteuil. Tu as peut être eu envie de faire la même chose avec le fauteuil à oreilles. Excuse moi pour cette digression autobiographique mais n’est-ce pas un bel exemple d’irritation ? Oui même si mon grand père ne connaissait les Auerbergers ni d’Eve ni d’Adam et c’est heureux pour lui, il en avait assez bavé en 14 avec les boches, comme il disait.

Pendant cette soirée, tu éprouves un ennui mortel à supporter tes hôtes ainsi que leurs invités qui te débectent et à attendre jusqu’à minuit un comédien de troisième ordre qui fait l’honneur de sa présence aux Auerbergers, ces Verdurin autrichiens. Tu es comme Swann, Thomas, sauf que ton Odette, pas très british, est morte, pendue.

Dans la maison des Auerbergers tu n’es pas à l’aise car tu sais que ce ne sont pas seulement les murs qui ont des oreilles mais aussi les fauteuils celui dans lequel tu es assis et qui te permet d’enregistrer cette sinistre soirée. Oui, ce fauteuil est aussi un faux œil, il t’observe en train d’observer, il te permet de te retirer de ton entourage, de te retirer dans ta rage, mais en te livrant à lui, Thomas, tu es enveloppé, enserré, pris au piège par les oreilles du fauteuil et tu deviens son prisonnier.

Pourquoi ne pas faire comme mon grand père Thomas : récupérer ce fauteuil et le brûler une fois pour toutes, oreilles comprises ? Cela ferait un bel autodafé même si ce n’est pas un fauteuil Voltaire. Tu ne crois pas ?

 

 

 

 

André Bellatorre

André Bellatorre

Il a assuré pendant deux décennies des cours de littérature contemporaine dans le cadre du DU d’écriture. Il y a cultivé la notion de métalepse narrative mise au jour par Gérard Genette. Il a publié deux ouvrages Le printemps du temps (avec Michèle Monte) et l’Aventure narrative (avec Sylviane Saugues) créé et collaboré à la revue d’écritures Filigrane, voilà pour l’écrit. L’oral ? Une communication au colloque de Cerisy. Il anime aussi des ateliers d’écriture buissonniers de temps en temps. Le dernier en date en 2020, un atelier sur l’épistolaire…

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    6 Commentaires

    • L’ARTISTE… L’ARTISTE DRAMATIQUE

      De Thomas Bernhard, je n’ai vu qu’une pièce, et encore pas pour l’auteur, mais pour « l’acteur de théâtre », qui jouait le rôle-titre : Minetti. Théâtre dans le théâtre, l’acteur disait au portier, d’un hall d’hôtel : « J’attends le directeur du théâtre de Flensburg Pour le bicentenaire du théâtre de Flensburg je joue Lear Shakespeare Il y a trente ans que je n’ai pas joué Il y a trente ans que je ne suis pas monté sur une scène ». Et puis voilà, ça n’en finissait pas, l’acteur était le seul à parler dans une pièce sans fin, du roi Lear, du masque d’Ensor, du public de théâtre qu’il a toujours escroqué, enfin la provocation et l’irritation dont fait état la lettre d’A.B., qui a motivé cet ajout. J’ai ressorti le Minetti en question, édité par l’Arche, sur lequel j’avais noté avant le spectacle donné au théâtre d’Avignon, le 27 juillet 2002 : l’obsession des spectateurs, c’est, « j’ai ou je n’ai pas, une place poteau ».(sic) On était loin du fauteuil à oreilles ! Mais, revenons à Minetti, c’est sur un banc, un vulgaire banc face à la mer à Ostende, que l’acteur de théâtre va terminer la commedia. Minetti alias Bouquet (Michel), va ainsi Partir, seul, recouvert entièrement de neige, immobile. Quelques ivrognes masqués, passent une dernière fois sans le remarquer, à ces côtés. Ces deux dernières paroles, sont écrites comme deux vers, séparés : L’artiste…L’artiste dramatique.

      *Comme à Ostende Et comme partout Quand sur la ville Tombe la pluie Et qu’on s’demande Si c’est utile Et puis surtout
      Si ça vaut l’coup Si ça vaut l’coup D’vivre sa vie !… (Caussimon/Ferré)

      • bellatorre andré dit :

        Un contrepoint autobiographique « loin du fauteuil à oreilles » nous rappelle justement que Thomas Bernhard est aussi un dramaturge et qu’il n’est pas un auteur facile même quand on a évité la « place poteau »…

    • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

      Bonne idée, André, de donner quelque légèreté à l’austérité bernhardienne (ciel, pas mal de consonnes, dont une hache !), quelque repos à nos oreilles en leur rappelant ce fauteuil confortable, enveloppant, mais propice aux ruminations de la colère ; et la colère de ton grand-père était d’un sage, car elle n’a pas nui à celle qui l’a déclenchée, ni même à son cher napperon, mais s’est en quelque sorte autodétruite à coup de hache ! Bernhard a choisi pour la sienne le couperet des mots et les oreilles complaisantes du fauteuil des lecteurs.

      • bellatorre andré dit :

        Oui la hache est omniprésente dans les mots (le prénom, le nom de l’auteur qui peut se décliner en adjectif) et les choses (celle de mon aïeul qui « hachève » littéralement le fauteuil) dans les deux cas elle est particulièrement acérée. Pas d’allusion ici cependant à « l’Histoire avec sa grande hache » de Perec, (la guerre, les camps) encore que…

    • Dino Stregata dit :

      Oui, ce fauteuil est un faux-œil, l’œil du Malin comme dirait Chabrol … Un fauteuil démoniaque qui enserre Thomas de ses bras et de ses oreilles aux formes serpentines. En se livrant à ce fauteuil, Thomas cède à la tentation, comme le héros de Buzzati qui s’affuble négligemment d’un veston ensorcelé ; Thomas, tel Faust(euil), contracte un pacte diabolique avec ce fauteuil maudit. Pris en faute(uil) d’avoir voulu tromper, non pas l’ennui, mais le deuil. Ce serait, dès lors, un faux-deuil, un deuil en trompe-l’œil en quelque sorte …

    • André Bellatorre dit :

      Merci pour cette déclinaison brillante autour du fauteuil. Musset désignait une partie de ses ses pièces sous ce vocable « Spectacles dans un fauteuil ». ici c’est le spectacle du signifiant dans tous ses états…

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