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Faire et refaire

 

« Maintenant que je suis vieux, je souhaite

que mes œuvres ne soient pas immuables, déjà mortes

avant d’un jour disparaître,

mais que, telles une pièce de théâtre ou de musique,

d’autres que moi les rejouent,

les faisant ainsi continuer leur vie après disparition,

et je parle non seulement de la mienne,

mais aussi de la leur,

proféra Boltanski d’un ton goguenard en sirotant son café.

 

-Maître, demandai-je, lorsque vous dites mienne et leur,

parlez-vous de la disparition ou de la vie ?

 

-Des deux, mon petit, des deux ! répliqua le Maître

en riant d’un air bourru.

Parce que, vois-tu, l’artiste, il fait sa vie

dans l’œuvre qu’il fait ;

 

de sorte que, malgré le tralala des apparences, dès son vivant

l’artiste disparaît : dans son œuvre ; et lorsqu’il disparaît

en chair et en os et se disperse en poussière,

vois-tu, c’est la disparition d’un disparu.

 

As-tu visité le Musée national à Rome, petit ?

 

-Peut-être, lors d’un voyage scolaire, je ne me souviens pas,

bredouillai-je, honteux.

 

-Comment ça ? Mais si !

Donc, tu y as vu le Discobole, le fameux lanceur de disque !

Mais sais-tu qui est l’auteur de cette statue ?

 

-Non, bredouillai-je, honteux.

 

-Un nommé Myron, presque tout le monde l’ignore,

qui vivait à Athènes au Ve siècle avant Jésus-Christ ;

enfin, on n’en est pas vraiment sûr,

disons que trois écrivains antiques l’affirment,

qu’il en était l’auteur ;

mais comme tous ont vécu cinq ou six siècles après lui,

et qu’on ignore où ils ont pêché leur savoir…

 

Et puis, ce Discobole que tu as vu,

même si Myron est bien le sculpteur,

ce n’est quand même pas le sien,

mais une copie romaine qui date de cinq ou six siècles après ;

sans doute copie d’une copie, peut-être même

d’une de ces copies

qui servaient de modèles aux ateliers.

Tu comprends ce que je suis en train de te dire ?

 

-Euh,

en fait, je crois plutôt que je n’y suis pas allé

à ce musée…

 

-Écoute-moi !

Ce que je dis c’est que avec le temps, les artistes,

ils disparaissent

d’abord leurs matières puis leurs noms,

comme tout le monde ;

et puis de leurs œuvres,

un jour ou l’autre -juste une question d’temps-

les matières disparaissent aussi,

comme toute chose.

 

Mais les œuvres, elles, ne disparaissent pas, tu vois.

 

-Euh… non, pas très bien.

 

-Une fois au Grand Palais à Paris,

j’avais entassé des vêtements ;

une grande pince mécanique plongeait dans l’tas

comme une grande main.

Alors, quand on aura oublié mon nom,

si tu fais un autre tas avec d’autres habits

en utilisant une autre pince mécanique,

cette œuvre, grâce à toi, elle sera réapparue.

Tu vois, le temps, c’est une mécanique de disparition…

 

-…tandis que l’Art, n’est-ce pas, Maître,

c’est le Grain de Sable qui enraie l’Engrenage !

-Et aussi le grain de sel, petit. »

conclut-il en suçotant une dernière gorgée de café,

avec un sourire satisfait.

 

Et soudain, ses yeux dans les miens :

« Tu as déjà lu un livre, toi ? »

4 Commentaires

  • Ariane Beth dit :

    L’art de la maïeutique pour une vulgarisation sans simplisme, l’efficacité d’un dialogue platonicien (un Platon qui enfin ne se prendrait pas au sérieux) : j’adore.

  • L-A F-B dit :

    Vous voilà donc en Candide, au moins autant qu’en Platon, M. PHS , et cela sied au sujet, tous ces enfants disparus, tous ces enfants dans les artistes disparus, et tous les enfants dans chaque lecteur, regardeur d’oeuvre d’art, qu’elle va chercher et arracher au temps dans la tendresse d’une manche mal retournée ou d’une mitaine égarée…

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