« Pourquoi raconter mon grand-père Louis Foulquier ?
Parce qu’il m’a en grande partie élevée, et peut-être un peu « raptée », renouvelant ainsi, mais sous une forme bien plus affectueuse, le rapt dont il avait été victime dans son enfance; rapt qui fut en même temps sa chance, comme son intervention dans ma vie, celle de mon frère André et celle de ma mère, fut sans aucun doute notre chance.
Parce que j’ai le sentiment et même la certitude de beaucoup lui devoir et avec moi, toute cette branche de la famille aveyronnaise « montée » en région lyonnaise et suffisamment embourgeoisée, pour que ma génération, et moi-même tout particulièrement, fassions des études supérieures et en tirions tout le bénéfice qu’on pouvait en tirer.
Parce que j’ai souvent eu la perception d’une injustice à son égard, dans le regard très critique que portaient sur lui ma mère et André, qui vivait avec elle, et dont le contact avec « le grand-père » était plus rugueux que le mien.
Parce qu’un jour de 2010, j’ai trouvé au fond d’un placard de maman, dont j’organisais alors le déménagement auprès de moi en région parisienne, une boîte noire (la noirceur est-elle celle de mon ressenti, renvoie-t-elle aux secrets livrés par les boîtes noires des avions ou était-elle vraiment noire ?) contenant un journal intime de ma grand-mère maternelle. »
Incipit d’ Histoire incomplète du Frère Théodore-Louis devenu notre grand-père, de Simone Bonnafous.
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Commentaire :
J’ai récemment auto-édité un livre – après l’avoir imprimé l’an dernier à compte d’auteur- et en voyant cet appel, que j’ai trouvé très motivant, je me suis rendu compte que je n’avais jamais pensé « incipit ».
Etait-ce lié au fait qu’au départ, ce texte – qui oscille de l’académique au personnel, voire à l’intime – n’avait pas vocation à être public ?
Ce qu’il est finalement maintenant puisqu’il est même déposé à la BNF.
Je ne sais pas.
En relisant le début de ce livre, je réalise en tout cas que mon incipit se déploie sur plusieurs strates qui s’enchaînent les unes aux autres, comme des strates rocheuses, du premier paragraphe jusqu’à la fin de la deuxième page (sur un total de 232 pages, dont presque 100 d’annexes.)
Je serais très heureuse d’échanger sur ce sujet de l’incipit et de la possibilité – ou pas – « d’incipit à tiroirs » comme le mien.
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Le collectif de fragile-revue a choisi de ne publier que les quatre premiers paragraphes de l’incipit et de laisser le lecteur découvrir la suite dans l’ouvrage en ligne ( lien pour commande ici ), ou chez vos libraires à partir de début juin 2026. Nous espérons que les lecteurs de la revue répondront au désir d’échange exprimé par l’autrice et nous-mêmes.

Un frère (au sens religieux, j’imagine) qui devient grand-père, et son histoire est incomplète… Cela fait un titre alléchant. Et les causes esquissées, qui nous laissent sur notre faim, entretiennent notre appétit. Ce début me semble donc exprimer, et comme trahir, un désir quelque peu viscéral (ou appétit) d’être lu. Par qui ? Pour quoi ?
Merci Simone pour cet incipit qui donne envie de lire le récit complet. J’imagine que ce récit est celui d’un secret de famille, d’une généalogie compliquée.
Je lirai ce récit avec plaisir. Les termes « rapt » et « boîte noire » suscitent déjà ma curiosité.
Quant à réfléchir à la question de l’incipit, du commencement d’une œuvre, fût-elle de mémoire cathartique personnelle ou d’hommage, j’apprécie beaucoup ici le fait que sans ambages, à ton image tu emmènes qui te lit à la question nodale de l’écriture : celle du pourquoi… pourquoi je rédige un article austère, pourquoi j’écris un poème, pourquoi je raconte une histoire, a fortiori mon histoire ?
Parfois la réponse apparaît a la fin de l’écriture
ou de la lecture…Parfois,comme ici, l’autrice donne cette réponse qui détourne le propos d’elle-même en faveur de stèles intimes à de belles personnes et, en arrière-plan, de sociohistoire, comme boussole à la pudeur .
En ce qui me concerne, le propos est réussi et j’ai envie d’entrer dans la maison de famille de ce livre.
Il m’apparaît que la maison de Simone n’est pas vide et qu’elle n’essaie pas de fictionner les blancs en « noircissant » à plaisir les personnages mystérieux ou ceux qui ont peut être des secrets à ne pas dévoiler.
Je me fais sans doute une fiction de ce début d’histoire familiale qui mérite un roman.
Et se pose (ou non) la question d’un « bon » incipit et de sa longueur qui n’a pas fini de m’intriguer.
Un incipit qui accroche, retient, et ouvre des pistes. Autant que celle des strates, me vient l’image de l’arborescence. Et j’aime dans ce texte la combinaison harmonieuse d’émotion et de réflexion Pour le reste je rejoins le commentaire de Laure-Anne sur la question du « pourquoi », il me semble qu’on n’écrit rien d’authentique et de fructueux si nous cessons de nous la poser, que ce soit dans la rédaction d’un écrit, ou dans le parcours qui se crée par l’enchaînement de nos différents écrits. Quant à une réflexion plus poussée sur l’incipit, je ne sais pas. Il me semble que tout démarre sur un « parce que » en effet (qui peut être intellectuel, sensible, une image, un mot …). Et qu’il faut d’emblée résoudre la question du « comment ». C’est elle pour moi qui fait avancer le texte.
Merci pour cet apport et ce partage !
Je reprendrai le terme d’Ariane, arborescence, oui l’incipit forme un tronc menu d’où poussent des branchettes qui s’épanouiront en arbre dans le récit, et je ferai preuve du même appétit que ceux qui me précèdent dans cet espace de commentaires. Quant à la validité d’un incipit, de sa forme… mieux vaut se laisser guider par l’intuition, l’instinct qui permettent à tout écrivain de mettre au monde son texte.
Une boite noire qui contient un journal intime en abyme, des placards et des tiroirs qui s’ouvrent les uns après les autres. Tout cela après cet incipit qui ne dit pas son nom, nous donne envie de lire la suite…