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 « AUJOURD’HUI MAMAN EST MORTE »

 

Je craignais ce moment. Annie Ernaux l’écrit dans Une femme à propos de la mort de sa propre mère : « Je n’entendrai plus sa voix. C’est elle, et ses paroles, ses mains, ses gestes, sa manière de rire et de marcher, qui unissaient ce que je suis à l’enfant que j’ai été. J’ai perdu le lien avec le monde dont je suis issue. »

Pour Francette, la vie parfois a été dure mais elle s’en accommodait répétant à qui mieux mieux qu’il y a toujours plus malheureux que soi et que la chance l’avait protégée des grandes catastrophes ayant accablé tant d’autres, ici et ailleurs.

Elle était désarmante de philosophie pratique. Elle ignorait tout des inconséquents manieurs de concepts tel Martin Heidegger, capable de décrire l’extrême complexité de l’Être et de l’Etant mais inapte à en dégager des conclusions opérantes en restant membre du parti nazi. Avec Vladimir Jankélévitch dont jamais elle n’avait entendu parler, elle aurait pu dire que l’intention doit se traduire en actes et conduire toujours à agir et résister, comme le fit le philosophe pendant la seconde guerre mondiale. Et non pas décider, comme certains, de faire une tournée de conférences explicitant les nécessités de l’engagement !

Francette pensait comme Jean-Jacques Rousseau, dont elle ne connaissait que le nom, porté par la voie parallèle à la rue Blaise Pascal où elle habitait à la cité, que la bonté est inhérente à l’espèce humaine. Expressions les plus abouties de sa liberté, elle dispensait autour d’elle, sans attente de retours calculés, une attention aux autres et une pure générosité dénuées de tout intéressement. Toujours prête à aider, à tendre la main, à réconforter, c’était une très belle personne dont le rayonnement illuminait son entourage, sa famille, ses voisins, ses amis.

Même s’il lui arrivait de convenir que parfois les gens sont méchants, Francette trouvait à cela circonstances atténuantes. Passant sous silence les défauts de son mari, elle répétait qu’il était infatigable travailleur, père aimant, mari confiant dans son monopole à elle de gestion de l’argent du ménage. De ce point de vue, il en fallait de la capacité à dépenser chichement en ne privant personne, à dispenser bien-être à tous dans une économie de subsistance où le petit salaire marital ne devait en aucun cas s’évaporer en consommations inutiles risquant anéantir l’épargne destinée à l’acquisition de son chez-soi. Mettez-moi Ministre des Finances et la France ira bien mieux !

Elle souriait aux injonctions contemporaines à inventer un nouvel imaginaire éloigné des excès de la société de consommation alors que, depuis toujours, son bonheur résidait dans l’acceptation du rationnement obligé des biens matériels dont l’obsolescence, aujourd’hui programmée, toujours la convainquait de la supériorité de l’enrichissement par le lien à autrui.

Chaque situation, Francette l’illustrait d’une sentence bien sentie concentrant l’universalité de principes de vie ayant fait leurs preuves. Chacun à sa place et les vaches seront bien gardées. Ses préceptes rappelaient les exclamations des « gaufrettes amusantes » dont la lecture et le fourrage de crème vanillée retardent l’émiettement (Au revoir, Pourquoi pas ?, A demain), à la différence qu’au lieu d’inviter à sourire, ils affirmaient simplement une vérité éprouvée sans jamais imposer la volonté de faire exemple ou le sentiment de jalouser son voisin, sans jamais non plus rabâcher la nostalgie des temps anciens ou dénoncer l’aspiration de la jeunesse à une autre existence : z’avez raison, profitez !

Francette n’a que très exceptionnellement quitté ses terres d’origine. Au-delà des frontières, elle n’a expérimenté que quelques incursions en Belgique et a pu ainsi vérifier, chez la voisine de sa Thiérache natale, l’illusion que c’est de chercher ailleurs une herbe plus verte.

Sensible à la souffrance d’autrui – Moi, je parle à tout le monde -, elle dissuadait ses amies venues partager un café de succomber aux discours extrémistes désignant l’étranger comme bouc émissaire du déclin de la cité, de la France, de la civilisation occidentale. Ici, y’a pu d’travail !

Elle revendiquait sans complexe son ancrage local : son accent piquère heurtait l’élégance langagière et elle employait savoureusement un vocabulaire en perdition (moujingues pour enfants, tchio fiu pour petit-fils, gadru pour costaud, ratin pour rassasié, ko pour coq, maguète pour chèvre, wassingue ou loque à loqueter pour serpillière…), régalait ses invités de ficelles picardes –endives au jambon sauce béchamelle—et de gaufres au maroilles. Sa petite maison de briques rouges au confort sommaire était celle du bonheur comblé. Tous aimaient son rire franc à l’énoncé, cent fois réitéré, de blagues qu’on revendiquait picardes et dont la famille partageait la connivence : Monsieur et Madame Hardel-Pic ont un fils, comment l’appellent-t-ils ? Helmut car… el moutard’, elle pique !

Il faudrait lui consacrer une vita à Francette, même si elle ne croyait ni à Dieu, ni aux saints, ni aux vertus du dolorisme. Fille de …, sœur de …, épouse de …, mère de …, voisine de …, grand-mère de …, arrière-grand-mère de …, un siècle aura presque été traversé et elle aura incarné ces sept postures de femme ordinaire, rarement reconnue pour elle-même et toujours assignée à des fonctions assistancielle et compassionnelle, qui dans le silence et l’invisibilité cimentent la société et enrayent sa déréliction. Elle se fichait de ce défaut de reconnaissance et faisait à l’occasion une moue torse et une sorte de bras d’honneur au reste du monde à qui elle signifiait combien primaient ses propres valeurs et la force de ses attachements.

Je n’oublierai pas la grandeur et la beauté de cet orgueil salutaire !

Marc Bécret

Marc Bécret

Marc BECRET se définit comme un homme ordinaire qui cherche à échapper à la médiocrité. Né à la fin des années 50 du XXème siècle, il entame la dernière partie de son existence. Il aime à dire que la vie n’est que le long apprentissage du renoncement à la vie et songe souvent à l’affirmation attribuée à Georges BATAILLE selon laquelle il faut regarder venir la mort les yeux dans les yeux et l’accueillir comme une ultime jouissance. La littérature constitue l’une de ses béquilles existentielles mais il hésite à écrire de peur de rajouter de la banalité à la banalité et n’a donc jamais publié.

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    One Comment

    • Laure-Anne dit :

      Le commencement de L’Étranger de Camus, sa lente et laborieuse naissance à lui-même, au monde, et à la vie, commence par deux morts, celle qui l’effleure à peine, celle de sa mère, et celle qu’il donne tout aussi froidement , celle d’un parfait « étranger ». Et si le roman se termine par la sienne, c’est du moins enfin un homme vivant qu’elle emmène au néant, un homme qui, désormais, a une histoire.
      Marc Bécret nous a ouvert avec tact et générosité le début de sa vie sans sa mère, par une stèle qui, sans aucun doute en sera la pierre d’angle : la gratitude ou « re-con-naissance » n’est-elle pas aussi un commencement ?

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